Je jette un coup d'œil sur ma montre ; les aiguilles indiquent huit heures treize minutes. Personne n'est encore passé par le parc. En semaine, tous le personnel de l'hôpital situé de l'autre côté du parc passe par ici, que ce soit pour se rendre à l'hôpital ou pour en sortir. Mais durant la fin de semaine, les horaires sont différents, le personnel est coupé.
L'air est froid, sec. Au-dessus de ma tête, le ciel est blanc. Comme si le parc n'était qu'un décor dans un studio de télévision. Autour de moi, tout semble tellement artificiel... Des arbres dénudés de feuilles jusqu'au sable encore humide de la rosée du matin, tout est tellement stérile, faux. Sauf une chose. Au loin, dans un tas de feuilles, au centre de la pataugeoire hors-service depuis quelques mois, la silhouette inerte de Fany.
Ce n'était qu'un jeu, je le jure ! On avait fait attention, on l'avait déjà fait des dizaines de fois. Mais Fany a voulu faire son intéressante et s'était imposée. C'est là que tout avait dérapé.
J'ai rencontré Fany il y a près de dix ans maintenant. En plus d'être voisines, nous étions dans la même classe de maternelle. Nul besoin de préciser que nous étions pratiquement soudées par les hanches ! À la veille de notre entrée en première secondaire, Fany a dû déménager, mais nous avons gardé contact par courriel. Je m'ennuyais bien sûr de mon amie d'enfance, cependant je me suis rapidement fait plusieurs amies à ma nouvelle école. En septembre dernier, les parents de Fany ont divorcé et elle est revenue habiter dans son ancien quartier et s'est inscrite, par le fait même, à la même polyvalente que moi. C'est là que les problèmes ont commencé.
J'aimais bien Fany, mais sa personnalité fleur bleue ne cadrait pas vraiment avec le groupe d'amies que j'avais commencé à fréquenter depuis mon entrée à la polyvalente. C'est pourquoi l'idée de la voir débarquer dans mon univers m'enchantait peu. Comme Fany était dans une classe de niveau enrichi et moi dans un groupe régulier, elle ne voyait pas beaucoup mes nouveaux amis. Elle tentait souvent de nous approcher, mais je trouvais chaque fois une excuse pour l'exclure. Mais un soir d'octobre, hier soir plus précisément, elle s'est imposée. J'étais dans le parc du quartier avec Cynthia et Coraline en train de fumer un petit joint quand elle est arrivée. Je ne sais pas comment elle a fait pour me retrouver, honnêtement je m'en balançais pas mal.
La stratégie de Fany était complètement différente hier soir. Se contentant habituellement de me ramener sur ce qu'on aurait pu qualifier de droit chemin, elle avait plutôt décidé de se faire accepter par celles avec qui je passais maintenant le plus clair de mon temps. Fany s'est donc assise entre Cynthia et moi, l'air sûr d'elle. Lorsque le joint est arrivé à sa hauteur, elle l'a porté à ses lèvres et a aspiré d'un coup, comme si elle consommait depuis toujours. Cynthia et Coraline semblaient apprécier sa compagnie, et nous avons rapidement atteint un état second.
Je ne sais plus comment c'est arrivé, mais nous avons décidé de grimper dans le grand chêne. C'est Fany qui a grimpé le plus haut. Elle a poussé l'audace jusqu'à s'aventurer sur la branche qui surplombait la pataugeoire. Je n'oublierai jamais le bruit qui a retentit lorsque son corps a frappé le sol. Un son lourd, sourd. Tout c'est passé comme au ralentit ; j'ai vu ses omoplates toucher le sol, puis ce fut le tour de sa tête. J'ai tenté de me convaincre que le craquement que j'avais entendu était celui de la branche, mais celle-ci n'avait pas bougé. Le cou de Fany faisait un drôle d'angle avec le reste de son corps.
Prises de panique, nous ne savions pas quoi faire. Coraline ne cessait de nous dire que nous ferions mieux de partir alors que Cynthia insistait pour appeler la police. Sachant pertinemment que nous ne pouvions appeler la police sans se faire accuser de possession de drogue, nous avons fait le pacte de ne plus jamais parler de cette soirée. C'était chacune pour soi.
Cynthia et Coraline ont quitté dans deux directions opposées alors que je me suis plutôt dirigée vers un buisson où je me suis cachée, pour m'assurer qu'on trouverait Fany. Je ne pouvais pas l'abandonner.
Au loin, j'aperçois une femme qui marche d'un pas rapide, avec sous le bras une serviette qui semble pleine de dossiers. Mon cœur bat de plus en plus rapidement. Le cauchemar est bientôt terminé, on va trouver Fany. Elle passe devant la pataugeoire et quelques mètres avant d'emprunter le sentier qui mène à l'hôpital, elle s'arrête brusquement. La femme tourne la tête lentement en direction de la pataugeoire. En apercevant le corps inerte de Fany, elle laisse tomber ses dossiers, les feuilles se dispersant aux quatre vents.
Lentement, je me retourne et me faufile à l'extérieur du parc. Personne ne m'a vue. Je me redresse et marche comme si de rien n'était. Le secret n'est plus le mien. J'ai peur, mais je sais que je dois continuer à avancer sans me retourner. Repose en paix Fany.
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Super, Sarah-Jeanne! C'est un excellent texte qui répond admirablment aux consignes! On voit tout de suite clairement le lieu, on cerne bien les personnages, on comprend leurs émotions. On a même l'impresion de sentir le vent froid de la nuit sur notre peau. L'histoire est bien construite. Que dire de plus que j'espère que tu vas continuer à jouer avec moi? J'ai déjà hâte de lire ton prochain texte.
RépondreSupprimerBien sûr que je vais continuer à écrire ! Vaut mieux mourir que cesser d'écrire ! J'ai par contre eu un peu de difficulté à séparer mes différents paragraphes... Dans un texte narratif ou descriptif, quand est-il bon de changer de paragraphe ? Merci !
RépondreSupprimerJe ne suis pas la reine de la grammaire, mais je ne crois pas m'avancer trop en disant qu'en fiction, il n'y a pas vraiment de règles qui régissent les changements de paragraphes.
RépondreSupprimerDans un texte journalistique, on dit généralement qu'il faut une idée par paragraphe. En littérature, c'est plutôt une question de style. C'est un peu comme la respiration du texte. Quand tu as l'impression d'avoir terminé un passage, que tu vas passer à une autre émotion, qu'une nouvelles action va s'enclencher, que tu sens qu'il faut que le lecteur fasse une pause dans sa lecture, tu peux changer de paragraphes. Il y a des écrivains qui n'en mettent pratiquement jamais, d'autres qui en mettent partout. En gros, je dirais qu'il faut que ça suive le rythme auquel tu raconterais ton histoire si tu devais la lire à haute voix. Est-ce que ça t'aide?
Oui, merci, ça m'éclaire beaucoup !
RépondreSupprimerJe ne recherche pas une reine de la grammaire ; étant étudiante en enseignement du français j'ai au moins une bonne douzaine de grammaire et de dictionnaires ! Mais si on cherche le terme "paragraphe" dans un dictionnaire, on ne nous explique malheureusement pas comment faire respirer un texte de fiction !
Donc merci pour le conseil d'écrivaine ;)