Il était déjà dix-huit heures lorsque je montai à bord de l’autobus. L’entrainement de natation avait duré plus longtemps que prévu, et j’avais vraiment hâte au moment où je pourrais enfin mettre ma tête sur mon oreiller.
- Tu as vu la tête de Corine lorsque tu as fait un meilleur temps qu’elle au 100 m libre ? me lança Juliette en s’assoyant à côté de moi sur la banquette de l’autobus bondé.
- Je sais ! J’étais tellement contente de pouvoir lui en boucher un coin. Il faut croire que ces mois d’entrainement ont enfin payé !
Juliette faisait partie de l’équipe des Hippocampes depuis quelques mois seulement, et nous étions amies depuis. La piscine où nous nous entrainions était loin de chez nous – elle était réservée à l’élite – et nous prenions le même autobus pour nous y rendre.
Lorsque l’autobus s’arrêta à l’angle du boulevard des Hirondelles et de la 5e rue, Juliette me serra rapidement dans ses bras en me rappelant d’être chez elle le lendemain à seize heures pour célébrer sa fête.
Une vingtaine de minutes plus tard, alors que j’étais la dernière passagère, les moteurs de l’autobus s’éteignirent et tout devint très sombre. Bien vite, le chauffeur remis la clef dans le contact et l’autobus repris son chemin. Bientôt, je vis la silhouette de ma maison, et je descendis de l’autobus après avoir machinalement remercié le vieux chauffeur.
En arrivant devant chez moi, clef à la main je remarquai quelque chose d’étrange. Les murs de la façade avaient été repeints, et les bardeaux de la toiture avaient été changés. Impossible que mon père ait pu faire cela pendant la journée. Je regardai le numéro civique au-dessus de la porte. C’était bien le 1786, et l’enseigne au coin de la rue indiquait l’impasse des Magnolias.
Un peu troublée, j’introduis tout de même la clef dans la serrure, et j’entendis le déclic familier lorsque je tournai la poignée.
J’eus la surprise de ma vie en découvrant ce qui se trouvait derrière la porte. Au lieu de me retrouver dans l’habituel vestibule dont le plancher était recouvert de moquette, je me trouvai dans une salle à manger, les deux pieds sur un plancher de bois franc. De toute évidence, quelques murs avaient également été jetés à terre. Mais j’étais loin d’être au bout de mes surprises…
Une famille était attablée et ce qui semblait être le père de famille se leva immédiatement de sa chaise.
- J’ai probablement omis de verrouiller la porte… Puis-je vous aider ? me demanda-t-il.
- Je… euh… je suis chez moi, enfin, je crois, balbutiais-je. Qui êtes-vous ?
- Vous faites erreur mademoiselle, nous habitons ici depuis maintenant vingt-cinq ans.
- C’est impossible, mes parents ont acheté cette maison il y a un peu plus de dix ans, tout de suite après la crise du verglas qui les avait convaincus de partir de la campagne.
L’homme me regarda sans comprendre et m’expliqua que la dernière crise du verglas de la ville était survenue un peu plus d’une trentaine d’années plus tôt. Il avait environ cinq ans à l’époque.
Ne sachant trop quoi faire, ils m’indiquèrent qu’ils ne pouvaient malheureusement pas m’héberger pour la nuit, mais qu’ils connaissaient une petite auberge de jeunesse dans les environs. La femme griffonna l’adresse sur un petit bout de papier qu’elle me tendit et je quittai la maison un peu troublée après lui avoir remis la clef.
Je montai à bord de l’autobus et plutôt que de descendre à l’auberge, je continuai mon chemin jusqu’à la 5e rue. Étant venue quelques fois chez Juliette je reconnus facilement la maison.
Je dû sonner deux fois à la porte avant qu’une grande dame blonde âgée d’une quarantaine d’années ne vienne m’ouvrir la porte. C’est avec soulagement que je reconnus dans son visage les traits de Juliette ; ce devait être sa mère.
- Bonjour Mme Villeneuve ! Est-ce que Juliette est à la maison ?
- Juliette ? me répondit-elle, intriguée.
- Oui… Non… Je… Puis-je vous demander votre âge, si ce n’est pas trop indiscret ?
- J’aurai quarante ans dans demain, mais je ne vois pas ce qui…
Du coup, tout devint clair. Ce n’était pas la mère de Juliette qui était devant moi, mais bien Juliette. En quelques heures à peine, elle avait vieilli de vingt-cinq ans. Je ne savais comment l’expliquer. M’excusant, je quittai la maison et me dirigeai vers l’auberge de jeunesse. Je devais mettre de l’ordre dans mes idées.
En m’allongeant sur le lit ce soir-là, je tentai de comprendre ce qui était arrivé. Analysant chaque petit détail de la soirée, je m’étais souvenue de la coupure de courant dans l’autobus. D’une certaine façon, cette coupure avait créé une brèche temporelle, et j’avais été projetée vingt-cinq ans dans le futur.
Il était tard, mais je savais que je devrais tôt ou tard en avoir le cœur net. Demain, j’irais voir Juliette pour lui souhaiter bonne fête, mais surtout pour lui demander si j’avais assisté à son anniversaire, vingt-cinq ans plus tôt.
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Bravo, Sarah-Jeanne. Tu fais encore une fois la démonstration de ta grande capacité à installer une ambiance et des personnages en quelques lignes seulement. En lisant ton texte, on a tout de suite des images précises en tête. C'est pour moi la preuve d'un réel talent d'écrivain.
RépondreSupprimerTu t'es bien sortie de l'écueil de la fin. L'idée de la panne électrique de l'autobus est originale et bien trouvée.
À mon avis, très personnel, (Comme celui de toute lectrice), le seul truc qui mériterait d'être approfondi, c'est le trouble, l'incompréhension, l'effroi, bref l'émotion dans lequel se trouvent les personnages face à cette situation étrange. Ça demeure trop en surface. Trop rationnel. Autant du côté des personnages impliqués que de la famille qui habite la maison.
RépondreSupprimerTu réponds de manière exemplaire à ma consigne, mais tu pourrais te laisser emporter davantage par la charge dramatique et la dimension fantastique de la situation que tu as toi-même créée. Oublie-moi et part à l'aventure dans ton imaginaire!
La fin ouverte est intéressante. Elle permet de continuer l'histoire.
Est-ce que l'amitié entre Juliette et le personnage principal peut continuer, 25 ans plus tard, malgré leur écart d'âge?
Comment Juliette a-t-elle vécu la disparition de son amie, 25 ans auparavant (si elle a disparu)?
Est-ce que le double du personnage a continué d'exister, en parallèle, dans le temps normal ?
Est-ce que les deux peuvent se rencontrer? Ou la présence de l'une effacera celle de l'autre?
À toi de voir ou à nous d'imaginer...
Mon texte se voyait surtout comme un "à vous d'imaginer". Pour une raison que j'ignore, je ne peux mettre un point final sur un personnage. J'aurais l'impression de le tuer, d'une certaine manière. En ne répondant pas à plusieurs questions à la fin d'un texte (parce que oui, j'aurais pu continuer, je le sais moi ce qui est arrivé à mon personnage !), j'ai l'impression que je laisse la liberté à mon personnage d'aller gambader librement dans la tête d'autres lecteurs.
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